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1 Les cinq dernières minutes…

 Comme la pièce donne lieu à plusieurs moments tendus et dramatiques, de telles « intrusions » décalées atténuent cette forte tension et modèrent le pathos que les situations extrêmes vécues par les deux héros peuvent générer et génèrent de fait. Par ailleurs, que le drame s’achève sur un double sourire du couple pourtant déchiré et prêt à se séparer, cela permet au spectateur de rester maître de lui-même et de garder intact son pouvoir de jugement critique.

Fuir, mais où ?

C’est que Moez Gdiri nous invite, dans Insihab, à écouter, sans forcément adhérer à leur cause, deux jeunes en mal de repères qui aimeraient bien comprendre leur entourage et qui réfléchissent aux moyens de s’y intégrer sinon à la possibilité de faire évoluer autrement le monde où ils vivent et les valeurs de cette société à leurs yeux hostile. Devant nous se jouait en fait le drame d’une jeunesse qui n’arrive pas à se prendre au sérieux parce que l’entourage l’a peut-être frustré de « marge de manœuvre », ne l’a pas suffisamment responsabilisée. Peut-être même que l’on n’a rien fait pour que la nouvelle génération grandisse et s’épanouisse convenablement. Au sein du couple qui cristallise sur scène les maux de cette jeunesse un peu perdue, c’est le garçon qui se rebelle le plus contre les normes de son milieu ; mais que propose-t-il comme alternative aux modèles rejetés ? Rien de lucide (est-ce un hasard s’il n’arrête pas de se saouler ?), rien de palpable ; seule la fuite se profile devant lui pour sortir de l’impasse, une « cavale » romantique et désespérée qui ne séduit guère sa compagne plus réaliste, moins passionnée mais cramponnée à une planche de salut toute simple : l’amour sincère . Cela peut donner un sens à l’existence, du point de vue de la fille qui croit également que ce type d’attachement fait oublier les déboires quotidiens. Elle aimerait bien vivre pleinement cet amour, mais en face le garçon lui oppose toutes sortes de faux-fuyants et d’alibis. En fait, il rêve d’autre chose, mais cet « autre chose » il est incapable de le définir. Il ne sait pas non plus comment y parvenir. Le voyage qu’il projette d’effectuer se présente en fin de compte comme un pis-aller, voire même comme une forme insensée de suicide. Il partira seul à l’aventure ; pire encore, celle qu’il prenait pour partenaire de ses rêves ne lui accorde même pas un sursis de 5 minutes.

Un repli lâche

En définitive, Insihab c’est l’histoire d’une capitulation ; le couple jeune se disloque par manque de lucidité et par excès d’idéalisme. Mais la société des adultes est-elle exempte de reproches ? La solitude des héros sur scène et dans leur studio-bunker ne laisse pas de doute quant à l’abandon auquel ils sont condamnés. La perspective de l’exil est là qui tente le garçon mais s’agit-il d’un voyage réellement désiré ? Et puis partir n’est-ce pas un peu mourir ?! La pièce en est-elle pour autant pessimiste ? Pas vraiment, à notre avis : au contraire elle devra nous interpeller pour réfléchir aux meilleures moyens d’épargner à nos jeunes l’envie de s’exiler ? Dans Insihab, un seul personnage choisit le « repli » ; l’autre est moins lâche face à la réalité. C’est parmi les siens que la fille cherchera un dénouement heureux à son drame ! Nous avons beaucoup aimé cette progression dramatique qui renverse les situations pour à la fin sécher les larmes féminines et faire couler celles du garçon. Il y a comme un clin d’œil à la prétendue force virile, sorte d’épouvantail derrière lequel, dans nos sociétés orientales, se retranchent bien des « femmelettes » !!

L’œuvre et ses créateurs

Insihab est une création de 2010 ; les rôles y sont tenus par les merveilleux Nadia Wally et Skander Zehani, deux jeunes comédiens très prometteurs. C’est une adaptation du texte de Mohammed Attar. Taoufiq Jebali est le directeur artistique de ce travail. Zayneb Farhat en est le chef de projet et la productrice. La régie générale et les lumières sont l’œuvre de Sabri Atrous. Insihab dure près d’une heure et, vendredi soir, elle fut rejouée devant une foule nombreuse de spectateurs qui a longtemps applaudi la prestation des acteurs. Les « Matinées théâtrales » se sont poursuivies à El Teatro hier samedi 6 novembre 2010 avec au programme trois spectacles : « Si…da m’était conté », de Naoufel Azara, « Les Monologues de Gaza », de Zeyneb Ferchichi et Taoufiq el Ayeb,  et « Insihab », de Moez Gdiri.

Le Temps - 7 novembre 2010 - Badreddine BEN HENDA
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